sacrifier


sacrifier

sacrifier [ sakrifje ] v. tr. <conjug. : 7>
XII e; lat. sacrificare, de sacrum facere « faire un acte sacré »
I
1Offrir en sacrifice (1o). immoler. Sacrifier un animal, une victime à la divinité.
SACRIFIER À. Sacrifier à un dieu, lui offrir des sacrifices. — Littér. Faire la volonté de; se conformer à. obéir. Sacrifier à la mode, aux goûts du jour, aux préjugés. suivre. « Il a toujours sacrifié, et servilement souvent, à la considération du nom de l'écrivain, de l'historien » (Goncourt).
2(XVIe) Perdre, abandonner ou négliger (qqch., qqn) par un sacrifice (2o), au bénéfice ou en considération de ce qu'on fait passer avant. Sacrifier l'apparence à la réalité. « Malheur à qui ne sait pas sacrifier un jour de plaisir aux devoirs de l'humanité ! » (Rousseau). Tout sacrifier à qqn. donner. « Je t'ai sacrifié ma vie, [...] je te sacrifie mon âme » (Stendhal). Sacrifier qqn à qqch. Sacrifier sa vie privée à sa carrière. « La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns » (Senancour).
Sacrifier qqch., qqn pour... Pour elle, j'ai tout sacrifié. « Le plus simple écolier sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa vie » (Renan).
(1636; sacrefier mil. XIIe) Sacrifier qqch. (sans compl. d'attribution ni de but). « On les croit insensibles parce que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes » (Bossuet). « En politique, la liberté est le but qui ne doit jamais être sacrifié, et auquel tout doit être subordonné » (Renan). L'auteur a sacrifié ce rôle, ce personnage, ne lui a volontairement pas donné l'importance, l'intérêt qu'il pourrait avoir. — Sacrifier qqn. « Choisissez parmi les plus riches afin de sacrifier moins de citoyens » (Mirabeau).
3Fam. Se défaire avec peine de (qqch.). « Ordonner à un bateau de sacrifier son ancre » (Vercel). Allez, je vais sacrifier une de mes bonnes bouteilles. Sacrifier un article, l'écouler à bas prix. ⇒ brader, 2. solder; sacrifié (2o).
II ♦ SE SACRIFIER v. pron. (XVIIe) S'offrir en sacrifice, se dévouer par le sacrifice de soi, de ses intérêts. se dévouer, se donner. Elle s'est sacrifiée pour ses enfants. « Des hommes ont pu se sacrifier à des idées, à de nobles causes, au salut de ceux qu'ils aimaient » (Duhamel).

sacrifier verbe transitif (latin sacrificare, de sacrum facere, faire une chose sacrée) Littéraire. Immoler une victime vivante pour en faire l'offrande à un dieu : Agamemnon consentit à sacrifier sa propre fille. Accepter de faire ou de laisser mourir quelqu'un pour atteindre un but : Sacrifier sa vie pour une cause. Tuer un animal ou le soumettre à des expériences de laboratoire. Abandonner quelque chose, quelqu'un, les délaisser au profit d'une autre chose, d'une autre personne à laquelle on donne la primauté : Sacrifier ses amis à son ambition. Renoncer à quelque chose, à quelqu'un, accepter de les perdre, d'en faire le sacrifice : Il a accepté de me sacrifier une partie de son temps. Faire supporter injustement à quelqu'un, à quelque chose le poids de quelque chose, lui en faire payer le prix : Une population que l'on a sacrifiée lors de la conclusion d'un traité de paix. Familier. Écouler une marchandise à bas prix, voire à perte, pour s'en défaire. ● sacrifier (synonymes) verbe transitif (latin sacrificare, de sacrum facere, faire une chose sacrée) Littéraire. Immoler une victime vivante pour en faire l'offrande à un...
Synonymes :
sacrifier verbe transitif indirect Littéraire Offrir un sacrifice, des sacrifices à un dieu : Sacrifier à des idoles. Se conformer à quelque chose, s'y soumettre avec plus ou moins de complaisance ou de faiblesse : Sacrifier à la mode.

sacrifier
v.
rI./r v. tr.
d1./d Offrir, immoler en sacrifice à une divinité. Sacrifier un mouton pour la Tabaski.
d2./d Fig. Renoncer à, abandonner, négliger (au profit d'une personne, d'une chose). Il sacrifie sa famille à son travail.
d3./d (Sans comp. d'attribution.) Abandonner, détruire par nécessité et à regret. On a dû sacrifier quelques répliques pour raccourcir la pièce.
|| Sacrifier des marchandises, les céder à bas prix.
rII./r v. tr. indir. Sacrifier à (qqch), s'y conformer.
rIII/r v. Pron.
d1./d S'offrir en sacrifice. Selon les chrétiens, le Christ s'est sacrifié pour sauver les hommes.
d2./d Fig. Consentir à des privations; se dévouer sans réserve. Se sacrifier pour ses enfants.

⇒SACRIFIER, verbe trans.
A. — [Corresp. à sacrifice A]
1. RELIG. Qqn sacrifie qqc. à qqn. Offrir en sacrifice. Synon. immoler. Sacrifier un agneau, une victime (sur l'autel d'un dieu). Dans ces fêtes barbares, six sacrificateurs étaient chargés de l'horrible fonction de sacrifier aux dieux des milliers de captifs (DUPUIS, Orig. cultes, 1796, p. 420). Demain, à la fin des temps, Mithra viendra de nouveau sacrifier un taureau divin. Et du sacrifice ne sortira plus cette fois la vie terrestre mais la résurrection des corps et des âmes, avec les châtiments et les félicités éternels (MONTHERL., Bestiaires, 1926, p. 432).
Empl. abs. Offrir un sacrifice, des sacrifices. La femme [romaine] n'a plus rien de commun avec la religion domestique de ses pères; elle sacrifie au foyer du mari (FUSTEL DE COUL., Cité antique, 1864, p. 45). Faire retentir une prière juive au pied de la colline sacrée où sacrifiait David? (THARAUD, An prochain, 1924, p. 59).
Empl. pronom. réfl. S'offrir en sacrifice. Se sacrifier (à Dieu). Jésus se sacrifie en toute vérité quand, dès le premier instant, il s'offre pour l'autel (...) et se soumet à la souffrance (BREMOND, Hist. sent. relig., t. 3, 1921, p. 677).
P. anal. [Dans le lang. mystique] Se consacrer à la vie religieuse, entrer dans les ordres. Maintenez-la dans la sainte résolution qu'elle vient de témoigner solennellement, en demandant à se sacrifier à Dieu, en qualité de victime (HUYSMANS, En route, t. 1, 1895, p. 212).
[Avec effacement du compl. dir.] Sacrifier à. Offrir un/des sacrifices à. Sacrifier aux idoles. [Le roi] négligeait de sacrifier au dieu Phthâh, et n'envoyait plus d'offrandes à la déesse de Tafné (DU CAMP, Nil, 1854, p. 71). Ces soldats chrétiens qui, sommés par l'empereur romain de sacrifier aux dieux, ne voulurent ni céder ni se révolter et acceptèrent le martyre (BARRÈS, Greco, 1911, p. 25).
2. Au fig., littér. Qqn sacrifie à qqn/qqc.
a) Sacrifier aux grâces. V. grâce III A 2 b.
b) Sacrifier à Vénus (p. plaisant.). [Le suj. désigne un homme] Avoir des relations sexuelles avec une femme. De Morny (...) qui ne couchait jamais avec une femme, mais qui, tous les matins (...) sacrifiait à Vénus avec une visiteuse enjuponnée (GONCOURT, Journal, 1886, p. 597). Quoiqu'il en paraisse et malgré mes trente-six ans, je n'ai point encore sacrifié à Vénus! (GIRAUDOUX, Folle, 1944, I, p. 56).
c) [Avec parfois une nuance de blâme] Être dépendant de, être sous l'emprise de, se soumettre ou se conformer à. Sacrifier au devoir, au goût du jour, à des intérêts, à la mode, à un sentiment. Alexandre sacrifia aussi à la peur avant la bataille d'Arbelles (J. DE MAISTRE, Soirées St-Pétersb., t. 2, 1821, p. 43). L'auteur est un écrivain de grande qualité, mais c'est lui qui a eu la « trouille », il a sacrifié au goût du public (GREEN, Journal, 1950, p. 344).
B. — [Corresp. à sacrifice B] Qqn sacrifie qqn/qqc. (à qqn/qqc., pour qqn/qqc.)
1. [L'obj. désigne un animé]
a) Vouer quelqu'un à la mort ou le laisser aller à sa perte, au bénéfice d'autres personnes ou d'un intérêt supérieur. Sacrifier l'individu à l'espèce; sacrifier qqn au bien de l'État; sacrifier des combattants, des soldats. Pétain, ça se sait, ne veut pas qu'on sacrifie les hommes (ROMAINS, Hommes bonne vol., 1938, p. 278). Une mission sacrifiée... Je vous demande un peu s'il est sensé de sacrifier un équipage pour des renseignements dont personne n'a besoin (SAINT-EXUP., Pilote guerre, 1942, p. 277). V. commende A ex. de Chateaubriand.
ÉCON. [L'obj. désigne un animal] L'abattre pour la consommation ou en cas d'accident ou de maladie. Si le cal doit gêner, voire même empêcher la sortie du fœtus, il faut sacrifier la jument, la vache ou la chienne (GARCIN, Guide vétér., 1944, p. 153). Au repas du soir (...) on sacrifie (...) l'oie que l'on engraisse pour cette occasion (MENON, LECOTTÉ, Vill. Fr., 1, 1954, p. 88).
b) Négliger au profit de quelqu'un ou de quelque chose d'autre. Synon. négliger. Sacrifier un ami; sacrifier sa famille à son métier. Ce théâtre (...) a maladroitement ou à dessein amorti Madame Dorval, notre première tragédienne, et l'a complètement sacrifiée à Mademoiselle Georges (MUSSET ds R. des Deux Mondes, 1832, p. 642). Les hommes regardent ma décoration et Marinette. Quand elle passe d'un côté et moi de l'autre, ils me sacrifient pour ne regarder qu'elle, qui est un peu décolletée (RENARD, Journal, 1902, p. 781).
c) Empl. pronom. réfl.
Donner sa vie pour quelqu'un ou quelque chose. Se sacrifier à qqn; se sacrifier à l'honneur, à la Patrie; se sacrifier pour sauver qqn. « Se sacrifier à un autre! » Chose étrange, inouïe, qui scandalisera l'oreille de nos philosophes. « S'immoler à qui? À un homme, qu'on sait valoir moins que soi (...) » (MICHELET, Peuple, 1846, p. 304). Au cours de l'histoire des grandes nations, beaucoup d'individus se sont sacrifiés pour le salut de leur pays (CARREL, L'Homme, 1935, p. 347).
Se dévouer, faire le sacrifice de soi. Se sacrifier pour ses enfants, pour un idéal; se sacrifier avec joie, de grand cœur, sans regret. Décidée à se sacrifier pour rétablir la tranquillité domestique, elle ne craignait aucune espèce d'inquisition (CHAMPFL., Bourgeois Molinch., 1855, p. 283). Amour qui n'était pas un désir charnel, mais un besoin de se sacrifier, d'admirer, de se sacrifier pour ce qu'on admire (MAUROIS, Ariel, 1923, p. 268).
Empl. réciproque. Quand on aime, on se sacrifie l'un à l'autre (ROLLAND, J.-Chr., Adolesc., 1905, p. 347).
Absol. Il faut se sacrifier. — (...) Mais, mon cher, il faut être aveugle pour ne pas voir qu'elle t'aime. — Alors Alissa... — Alors Alissa se sacrifie (GIDE, Porte étr., 1909, p. 537).
2. [L'obj. désigne un inanimé] Renoncer à un bien ou à une valeur auquel on tient au profit d'une personne ou d'une valeur supérieure; subordonner une valeur à une autre.
a) [L'obj. désigne un inanimé le plus souvent abstr.] Sacrifier à Dieu sa haine, son ressentiment, sa vengeance (Ac.). Dût-il m'en coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma fortune, je sacrifierais tout pour la rendre heureuse (BALZAC, Lys, 1836, p. 240):
1. Des employés amateurs sacrifiant à leur coupable fainéantise la dignité de leurs fonctions, jusqu'à laisser choir dans la déconsidération publique et dans le mépris sarcastique de la foule l'antique prestige des administrations de l'État!
COURTELINE, Ronds-de-cuir, 1893, 1er tabl., 2, p. 35.
SYNT. Sacrifier l'amour à l'ambition, au devoir; sacrifier l'avenir au présent; sacrifier l'intérêt général aux intérêts particuliers; sacrifier son bonheur, son existence, sa gloire, ses intérêts, ses sentiments, sa vie à qqn, à qqc.; sacrifier un plaisir, son repos à qqn, à qqc.
[Sans compl. second] Sacrifier ses loisirs. Quand j'ai appris que Jacques ne pouvait se lever entre nous, j'ai faibli, je n'ai pas eu le courage de sacrifier mes tendresses (ZOLA, M. Férat, 1868, p. 150). Il crut qu'en sacrifiant ses plaisirs et sa liberté [en se mariant], il ferait naître en lui un homme neuf, solidement convaincu de ses devoirs et de ses droits (BEAUVOIR, Mém. j. fille, 1958, p. 348).
Absol. Ils se sentent lourds de la richesse de tous les possibles, et décider, c'est choisir, choisir c'est sacrifier, renoncer (MOUNIER, Traité caract., 1946, p. 416).
En partic. Sacrifier son temps à qqn, à qqc. Consacrer son temps à quelqu'un, à quelque chose. Sacrifier ses vacances à un travail. Je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle que vous m'avez sacrifiée (BALZAC, Illus. perdues, 1837, p. 110). Toujours je l'ai connu prêt à me sacrifier une heure, deux heures, et davantage, parfois des journées entières pour m'expliquer n'importe quoi (CÉLINE, Mort à crédit, 1936, p. 424).
b) [L'obj. désigne un inanimé concr.] Les femmes qui sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne quittent plus Marienbad (PROUST, Fugit., 1922, p. 665):
2. L'histoire de la mode doit enregistrer une des bizarreries du temps: les cheveux rasés de la main du bourreau, dans ce qu'on appelle la toilette du condamné, furent mis en vogue, comme fantaisie de la parure du jour. Les élégantes sacrifièrent leur chevelure pour se coiffer « à la victime », « à la sacrifiée ».
STÉPHANE, Art coiff. fém., 1932, p. 153.
[Sans compl. second] Sacrifier sa barbe, une pièce (d'habitation), une plante. Après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la mer, qui s'ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit existait (VERNE, Enf. cap. Grant, t. 2, 1868, p. 43). On démolit bientôt chez soi [pour se chauffer]. On sacrifia une chaise, un escabeau, une vieille table, une malle, une caisse à linge (VAN DER MEERSCH, Invas. 14, 1935, p. 335).
c) Spécialement
ARTS, LITT. Éliminer, réduire ce qui est accessoire en particulier pour faire valoir l'ensemble. Sacrifier une mise en scène, le rôle d'un personnage. Toutes les substitutions ont leur but, relatif généralement à la composition, et je n'ai pas hésité à sacrifier des vers qui me semblaient d'une jolie peinture (MALLARMÉ, Corresp., 1866, p. 211). Le goût tend ici à assurer la ligne et à sacrifier la couleur, dont les Japonais ont laissé de frappants exemples (ALAIN, Beaux-arts, 1920, p. 286).
COMM. Sacrifier une marchandise. Vendre à prix très bas. Synon. brader, solder. Le tailleur anglais de Paris (...) sacrifie ses plus beaux tailleurs de dames coupés dans ses ateliers (Le Figaro, 19-20 janv. 1952, p. 3, col. 5). Au part. passé. Remarquez, tout ça partait d'un bon sentiment, confie un maire rouergat. L'État voulait nous fournir des projets types, du prêt à municipaliser à des prix sacrifiés (Le Point, 30 oct. 1978, p. 76, col. 2).
JEUX (échecs, dames, cartes). Sacrifier une pièce de jeu, une carte. Perdre une pièce de jeu, une carte délibérément pour s'assurer par la suite un avantage (notamment de position) ou quelque opportunité tactique. P. anal. Nancy n'a pas hésité à sacrifier une pièce du jeu pour sauver cela, à recourir au dernier moyen dont elle disposait, sa propre vie dégradée, et perdue (CAMUS, Requiem, 1956, 2e part., 6e tabl., p. 902).
Prononc. et Orth.:[], (il) sacrifie [-fi]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. 1119 abs. « offrir un sacrifice à la divinité » (PHILIPPE DE THAON, Comput, éd. E. Mall, 2249); 2. a) ca 1145 « rendre quelqu'un victime de quelque dessein ou de quelque intérêt » (WACE, Conception N.D., éd. W. R. Ashford, 405); b) 1668 se sacrifier (LA FONTAINE, Fables, VII, I, éd. H. Régnier, t. 2, p. 96); 3. 1674 fig. (RACINE, Iphigénie, IV, 4: Cruel! C'est à ces dieux [l'orgueil et l'ambition] que vous sacrifiez); 4. 1875 arts (Lar. 19e). Empr. au lat. sacrificare (de sacrum, neutre de sacer « ce qui est sacré » et facere « faire ») littéral. « accomplir une cérémonie sacrée » d'où « offrir en sacrifice à une divinité ». Fréq. abs. littér.: 2 270. Fréq. rel. littér.:XIXe s.: a) 4 214, b) 2 396; XXe s.: a) 3 003, b) 2 964.

sacrifier [sakʀifje] v. tr.
ÉTYM. 1119; du lat. sacrificare, comp. de sacrum facere « faire un acte sacré », d'abord intrans. en latin.
A
1 Offrir en sacrifice (1.). Dévouer, égorger, immoler, mort (mettre à), offrir. || Sacrifier un animal, une victime à la divinité (→ Déflorer, cit. 1; 1. être, cit. 103; habitant, cit. 4), des hécatombes (cit. 1) à Apollon.(1120). Absolt. || Sacrifier : faire des sacrifices (→ Haut, cit. 19).Sacrifier à. || Sacrifier à un dieu : lui offrir des sacrifices (→ Gastrolâtre, cit. 1). || Sacrifier aux idoles.
1 Je devrais sur l'autel, où ta main sacrifie,
Te (…) Mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter.
Racine, Athalie, V, 5.
2 Les poèmes homériques nous font voir que la coutume de sacrifier des animaux à Jupiter ou à Neptune, ou à Pluton, n'était rien de plus qu'une règle de politesse pour tuer proprement et humainement. Lorsqu'Ulysse déguisé en mendiant vient chez le porcher Eumée, le porcher tue un cochon selon le rite, en l'offrant à Jupiter hospitalier; ensuite ils le mangent très bien.
Alain, Propos, 13 juil. 1913, Les conversations chinoises.
2 Tuer (sans intention sacrificielle). || Sacrifier quelques bêtes frappées d'épidémie. || Il a dû sacrifier son vieux chien.Tuer pour sauver d'autres vies.
2.1 Mais quand il s'agit des progrès de notre art, de quelle nécessité ne doivent pas être ces mêmes moyens ! Et combien y a-t-il un moindre mal à se les permettre ? C'est un sujet de sacrifié pour en sauver un million; doit-on balancer à ce prix ? Le meurtre opéré par les loix est-il d'une autre espèce que celui que nous allons faire, et l'objet de ces loix, qu'on trouve si sages, n'est-il pas le sacrifice d'un pour en sauver mille ?
Sade, Justine…, t. I, p. 126-127.
3 Littér. || Sacrifier à : faire la volonté de; se conformer à. || « Les amants (cit. 9)… N'osaient au blond Hymen sacrifier encor » (La Fontaine).Sacrifier aux Grâces. || Sacrifier au matérialisme (→ Athée, cit. 13). || Sacrifier à la mode, aux goûts du jour, aux préjugés. Conformer (se), obéir, suivre.
3 Deux démons à leur gré partagent notre vie,
Et de son patrimoine ont chassé la raison.
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J'appelle l'un Amour et l'autre Ambition.
La Fontaine, Fables, X, 9.
4 (…) il a toujours sacrifié, et servilement souvent, à la considération du nom de l'écrivain, de l'historien, de l'orateur, du causeur même.
Ed. et J. de Goncourt, Journal, 14 févr. 1863, t. II, p. 72.
B Par ext., fig.
1 (XVIe). Perdre, abandonner ou négliger (qqch., qqn), par un sacrifice (2.), au bénéfice ou en considération de ce qu'on fait passer avant. || Sacrifier notre bien à celui d'autrui (→ Altruiste, cit. 1), l'éternel (cit. 17) au périssable, le droit aux intérêts (→ Fureur, cit. 29), l'apparence à la réalité (→ Conséquent, cit. 2). || Sacrifier sa tranquillité (→ Place, cit. 41.1) à des principes (cit. 18)… || Sacrifier tout à la famille (→ Hacher, cit. 9), au devoir (→ Objet, cit. 21), à l'intérêt de la santé (→ Convalescent, cit.), à l'apparence (→ Cothurne, cit. 2)… || Notre temps où tout est sacrifié au bien-être. Consacrer (→ Élancement, cit. 3).Tout sacrifier à qqn. Donner (→ Canaille, cit. 4; égoïsme, cit. 4; estime, cit. 13). || Sacrifier à Dieu sa haine, sa vengeance (Académie).
5 Ah ! cet honneur, Madame, est toute mon envie,
Et j'y sacrifierais et mon sang et ma vie.
Molière, le Misanthrope, V, 4.
6 Malheur à qui ne sait pas sacrifier un jour de plaisir aux devoirs de l'humanité !
Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, I, XXXIX.
7 (…) dis-lui que je t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu (…) que je t'ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.
Stendhal, le Rouge et le Noir, I, XX.
8 Il a brûlé comme un trépied plein d'encens et de charbons devant les statues du génie, devant les dieux de l'intelligence, jetant dans la flamme son temps, son travail, sa pensée, sa vie, son âme, tout ce que peut sacrifier un homme à ce qu'il adore.
Th. Gautier, Portraits contemporains, Ph. Boyer.
8.1 (…) je n'ai jamais passé d'années meilleures que les deux qui viennent de s'écouler, parce qu'elles ont été les plus libres, les moins gênées dans leur entournure. J'y ai sacrifié beaucoup à cette liberté ! j'y sacrifierais plus encore.
Flaubert, Correspondance, 13 août 1845, Pl., t. I, p. 249.
9 Il n'admettait pas le partage en amitié. Étant prêt à tout sacrifier à l'ami, il trouvait légitime, et même nécessaire, que l'ami lui sacrifiât tout.
R. Rolland, Jean-Christophe, Le matin, II, p. 166.
Sacrifier qqn à qqch. || « Dieu (…) ne craint pas de les sacrifier à l'instruction (cit. 2) du reste des hommes » (Bossuet). || Sacrifier les Indiens aux travaux des mines (cit. 1). || « Ainsi (cit. 16) donc à leurs vœux vous me sacrifiez ? » (Molière).
10 C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende,
De le sacrifier, Madame, à mon amour,
Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour.
Molière, le Misanthrope, V, 2.
11 Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?
La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ?
Racine, Andromaque, I, 2.
12 La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns; comme le plus grand nombre des enfants meurt, et est sacrifié à l'existence de ceux qui resteront; comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes qui doivent couvrir librement un vaste espace.
É. de Senancour, Oberman, XLV.
Sacrifier (qqch., qqn) pour… || Pour elle, j'ai tout sacrifié (→ Ignorer, cit. 39). || Sacrifier une réalité pour quelque chose qui n'existe pas (→ Renoncer, cit. 1). || Sacrifier qqch., qqn pour… suivi de l'inf. (→ 1. Arbitre, cit. 3; gant, cit. 18; machine, cit. 31; possibilité, cit. 4). || Il y a des choses qu'il faut savoir sacrifier pour sauver le reste ( Feu [faire la part du]). || Sacrifier son temps à…, suivi de l'inf. (→ ci-dessous, cit. Sand).
13 — Les parents ont raison de dire cela, j'en conviens, Marie, reprit Germain; mais enfin ils sacrifieraient tout le temps de la jeunesse, qui est le meilleur, à prévoir ce qu'on deviendra à l'âge où l'on n'est plus bon à rien et où il est indifférent de finir d'une manière ou d'une autre.
G. Sand, la Mare au diable, XI.
14 Le plus simple écolier sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa vie.
Renan, Souvenirs d'enfance…, Préface, Œ. compl., t. II, p. 717.
(1636; sacrefier, mil. XIIe). Sans complément d'attribution ni de but. || « On les croit insensibles (cit. 5), parce que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes » (Bossuet). || Sacrifier son rêve (→ Ajourner, cit. 2), sa dignité (→ Autorité, cit. 20), sa vie (→ Héroïsme, cit. 12). || Sacrifier les droits du peuple (→ Balance, cit. 19), l'honneur (cit. 19) des femmes.(Dans un sens esthétique). || L'auteur a sacrifié ce rôle, ce personnage, ne lui a pas donné l'importance, l'intérêt qu'il pourrait avoir.
15 Maxime finit son indigne rôle dans cette scène par un vers de comédie (…) L'auteur a entièrement sacrifié ce rôle de Maxime : il ne faut le regarder que comme un personnage qui sert à faire valoir les autres.
Voltaire, Commentaires sur Corneille, Cinna, III, 2.
16 En politique, la liberté est le but qui ne doit jamais être sacrifié, et auquel tout doit être subordonné.
Renan, Questions contemporaines, Œ. compl., t. I, p. 64.
Sacrifier qqn (→ Accessoire, cit. 3; masse, cit. 26). || Ce peuple sacrifié (→ 2. Pays, cit. 3).P. p. adj. || Femmes abandonnées et sacrifiées (→ Désaffection, cit. 1).N. (Souv. iron.) || Les éternelles sacrifiées : les femmes.Milit. || Unités, missions sacrifiées (→ Groupe, cit. 13).
17 Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m'en priver pour toi ! (…) et ma mère ravie me regarde du coin de l'œil, hoche la tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.
J. Vallès, l'Enfant, V.
18 On traque un bandit, on l'enferme dans un cercle de forces supérieures; en cette opération il peut y avoir imprudence, témérité, massacre; mais il ne s'agit jamais de sacrifier délibérément un policier (…)
Alain, Propos, 12 juin 1921, Convulsions sans pensée.
2 Fam. Se défaire de qqch. (avec peine, par nécessité ou obligation). || Bateau qui doit sacrifier son ancre (→ 1. Mailler, cit.; maillon, cit. 2). || Allons, je vais sacrifier une de mes bonnes bouteilles.(T. de Publicité). P. p. adj. || Marchandises sacrifiées, soldées à très bas prix.
——————
se sacrifier v. pron.
ÉTYM. (Mil. XVIIe).
S'offrir en sacrifice, se dévouer par le sacrifice de soi, de ses intérêts. Dévouer (se), donner (se). || « (Le coupable)… Se sacrifie aux traits du céleste (cit. 9) courroux » (La Fontaine). || Jésus s'est sacrifié pour les hommes. Mourir (→ Sacrificateur, cit.). || Se sacrifier à la patrie, à l'honneur (cit. 27; et → émigration, cit. 3). || Ceux qui ne se sacrifient à rien (→ Athéisme, cit. 5). || Se sacrifier à qqn (→ Entourage, cit.). Absolt. || Il est beau de se sacrifier (→ Feu, cit. 40; et aussi arbitre, cit. 9; espérance, cit. 14; ingrat, cit. 7). Détacher (se), oublier (s').
19 (…) elle eût trouvé partout le moyen de se tourmenter et d'affliger les autres, en ne voulant que le bien, en ne s'occupant nullement d'elle-même, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous; mais en ne sacrifiant jamais ses idées, en prenant sur elle tous les efforts, excepté celui de changer sa manière.
É. de Senancour, Oberman, XLV.
20 Il a vu que ses filles avaient honte de lui; que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait à ses gendres. Il fallait donc se sacrifier. il s'est sacrifié, parce qu'il était père : il s'est banni de lui-même. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait.
Balzac, le Père Goriot, Pl., t. II, p. 911.
21 Il n'est pas dans la commune nature des êtres vivants de se sacrifier. Pourtant, des hommes ont pu se sacrifier à des idées, à de nobles causes, au salut de ceux qu'ils aimaient; ils ont su préférer à la vie le respect d'un concept abstrait, comme celui de la foi ou de l'honneur.
G. Duhamel, Récits des temps de guerre, IV, XLIII.
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sacrifié, ée p. p. adj.
Voir ci-dessus (notamment B., 1., cit. 17 et B., 2.).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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